jeudi 11 octobre 2012

Des hommes sans lois et sans grand intérêt




Le genre : dramatique paysanne du samedi soir sur France 3.

Je ne comprends pas trop ce que film foutait dans la sélection de Cannes. Ou plutôt si, j’ai peur de comprendre. Un sélectionneur pervers a cru qu’il pouvait refaire le coup de Drive, une récompense inattendue pour un film inattendu, un film de genre violent, sur lequel personne n’aurait misé un kopeck et qui souffle tout le monde. Le problème, c’est que Drive était vraiment un film à part dans sa forme, un vrai film de genre mais avec un sens aigu de l’innovation.

Des hommes sans loi, c’est plutôt un film qui se veut film de genre, mais qui souffre de son côté pompeux, et de sa vacuité. On sent que John Hillcoat a voulu tout faire, une apologie de la simplicité de la campagne, genre Et au milieu coule une rivière, un film de gangster à la Mann, un Il était une fois en Amérique rural.
Mais qu’a-t-il fait ? Déjà, une erreur en annonçant dès le générique que c’est une histoire vraie. Parce que les frères Durabont ont existé, certes, mais qu’en ne prenant comme unique source que l’autobiographie de l’un d’eux, il a perdu toute distance critique par rapport à sa fresque sur la Prohibition. Du coup, le film verse dans la célébration grotesque d’une famille présentée comme des petits gars sympa de la campagne qui faisaient du whisky tranquilou dans la cave, même si ce n’est pas légal légal. Des petits gars sympas qui n’hésitent à castrer un homme de main à la serpe pour envoyer les couilles en cadeau à son patron…

De la même façon, l’agent spécial du FBI est, à l’inverse, un personnage parfaitement grotesque, qui tient vraiment des méchants de Batman. Un genre de dandy hystérique de la propreté et ultra-violent, qui arbore une magnifique collection de fringues et de crèmes pour la peau, assez proche du mélange entre le Joker et le Pingouin. Un des rôles les plus queer de Guy Pearce, sourcils rasés (va savoir pourquoi), encore plus dans la caricature que dans Priscilla, folle du désert. Un portrait tout en nuance, donc.

On peut s’extasier autant qu’on veut sur la qualité de la réalisation et sur les filtres orange automnal (Dieu sait pourtant si j’aime bien les films à filtres, Bienvenue à Gattaca est un de mes films préférés), ça n’en fait pas un bon film, parce qu’il n’y aucun recul, contrairement à Drive qui, avec un scénario très mince et basique, faisait tout pour être où on ne l’attend pas.

Le casting est à l’avenant, en roue libre, chaque personnage n’étant caractérisé que par un détail. Pour renforcer le côté taiseux de Tom Hardy, le personnage grogne régulièrement en guise de réponse. Ça fait peut-être rire tout le monde, mais c’est surtout le signe qu’il fallait bien un gimmick, parce qu’Hardy n’arrive pas à construire son personnage. Shia LaBeouf joue le mec dépassé par les événements, comme d’habitude, avec strictement le même jeu que dans Transformers ou dans Wall Street 2. Les deux rôles féminins ne servent à rien, si ce n’est apporter un semblant de légèreté dans ce qui ne serait sinon qu’un laborieux gunfight campagnard. Dane DeHaan, repéré dans Chronicle, pourrait s’en sortir, s’il n’était pas cantonné dans le rôle de gentil garçon timide. C'est oublier que dans Chronicle, l’intérêt de son personnage résidait dans le potentiel de violence que recèlent les grands frustrés.

Sans spoiler trop, les deux scènes finales sont à tomber de son fauteuil. L’une est une scène de combat épique qui doit clore l’histoire, mais s’avère totalement invraisemblable. C’est d’ailleurs à ce moment que le réalisateur tente enfin de se raccrocher aux branches et de justifier plus clairement pourquoi les flics sont si méchants, ce qu’il a peu oublié plus tôt. Et nous arrivons enfin à un épilogue ahurissant sur les valeurs familiales autour du repas du dimanche avec les bambins. Le problème, c’est que quand on veut faire l’apologie d’une famille de criminels, il faut soit être tragique, soit être cynique, et certainement les deux. Pas dire que finalement tout est rentré dans l’ordre. Vous imaginez sérieusement le Parrain finissant sur Michael qui devient consultant ? Casino avec un Sam devenu serveur ? Les Affranchis ou Henry ne regrette pas son ancienne vie ? Non, bien sûr, toute la mystique de la saga de gangster américaine est fondée sur le fait que c’est une vie qui n’offre pas de rédemption.

Bref, un film qui n’est pas particulièrement bien joué, ni très bien écrit. Longuet et fatiguant. Un semi bon point pour la costumière, qui s’est éclatée sur le thème paysan pauvre. Rigolo, excepté que, même quand il censé n’avoir pas un rond, Shia ne porte jamais les mêmes fringues. Très jolies variations sur le thème de la chemise en jean et du velours côtelé. Invraisemblable, mais qu’importe.

La minute geek : je me demande parfois quelle mouche a piqué Refn et Nolan d’aller ressortir Tom Hardy des cartons. N’oublions pas qu’avant, son seul vrai rôle, curieusement oublié dans sa bio wikipedia, quoique mentionné dans sa filmo, c’est Shinzon dans Star Trek Nemesis. Et vous pouvez croire et le fan de blockbuster un peu con et le fan de Star Trek que je suis, Némésis, il vaut mieux oublier. Ça vous fera trop de mal.

La minute du sériephile : Mia Wasikowska et Dane de Hann ont tous les deux été des patients de Gabriel Byrne dans In treatment. Ils auraient dû s’en contenter et éviter ce film dispensable.

lundi 8 octobre 2012

Killer Joe, un film à vous dégoûter du KFC, si ce n'est pas déjà le cas...




Il y a des films, comme ça, qu’on ne regrette pas d’avoir vu. Pour leur bizarrerie, leur improbabilité. On en sort sans savoir si on a aimé, mais au moins, c’est quelque chose qu’on ne voit pas tous les jours. Je pense que le dernier film qui m’avait laissé cette forte impression était Barracuda de Philippe Haïm, ou peut-être Ken Park de Larry Clark. Ce film dont on sort content d’avoir vu quelque chose de fort, mais où on a quand même furieusement envie de prendre une douche et d’oublier. Ou de regarder un bon vieux Gérard Oury, avec des cascades de Rémy Julienne.

Que dire de Killer Joe, à part que c’est un film à la fois éprouvant et qui prend au dépourvu. L’intrigue en est simple, dans la veine des films noirs de loser type Fargo. Chris est un abruti, il doit 6 000 dollars à un caïd local. Pour les trouver, il décide de faire appel à un flic pourri pour tuer sa mère et toucher les 50 000 dollars d’assurance vie. En caution, le flic demande la petite sœur vierge de 18 ans, ce que toute la famille s’empresse d’accepter, en se disant qu’à son âge, avoir un mec ne lui ferait pas de mal. Ambiance.

Assez curieusement, on attend précisément d’une histoire pareille, qui se passe au Texas, une ambiance moite, un peu suffocante, proche d’un Tennessee Williams. L’un des personnages dira d’ailleurs qu’un des aspects positifs du Texas, c’est d’ailleurs qu’il y fait beau. Et pourtant, cette ambiance, Friedkin décide de la désarmer dès l’ouverture. Il ne fait pas lourd, l’orage a déjà éclaté, dès le premier plan. Ce sera donc un Texas sous une pluie battante de nuit, et une lumière grise de jour. Déroutant.
Déroutante aussi, la façon dont le flic, le fameux Killer Joe s’installe dans la vie de la famille. Tant qu’il n’aura pas été payée, Dottie est à lui, il s’installe donc dans la maison familiale, boit des bières avec le père, sans que personne n’y trouve rien à redire. Le parallèle avec La nuit du chasseur est assez évident, cet homme qui n’est pas ce qu’il prétend, sa violence prête à exploser, l’intrusion dans la vie de la famille…

Le film prend malgré tout une direction radicalement différente. Peut-être est dû au fait que, contrairement au prêcheur Powell, dont le spectateur sait l’hypocrisie, le personnage de Joe est plus ambigu, probablement vraiment amoureux de la jeune fille. Fou à lier, ultra-violent et instable, mais poussé par un amour sincère.
C’est là l’ambiguïté de Friedkin. Dans un monde qui a perdu ses repères, Joe en a conservé, malgré tout, malgré sa perversité. Les deux scènes qui tournent autour de la table de dîner sont les deux moments clés du film : le désir du retour à une normalité fantasmée de l’american way of life, qui n’est plus possible. Et contrairement à La nuit du chasseur, la famille qu’il intègre ne peut pas représenter l’innocence. Sympathiques, mais menteurs, égoïstes, lâches, assassins, et surtout complètement abrutis. 

Le plus dérangeant de ce film, c’est probablement sa façon d’osciller en permanence entre l’humour de ses personnages, Joe et le caïd local en tête, mais aussi le père, qui se sait idiot et dépassé par les événements, et une violence qui peut exploser à tout moment, et souvent de façon très visuelle et particulièrement choquante. Plusieurs scènes sont à la limite du soutenable, notamment une scène qui mélange de façon ahurissante tabassage, fellation et seau de poulet du KFC. Ambiance, bis.

L’interprétation est impeccable. Mc Conaughey est formidable et donne à Joe toute sa folie, en étant remarquablement dans la retenue. Nonchalant, indéniablement élégant et traînant comme son accent, mais toujours prêt à craquer, en permanence à la marge. Thomas Haden Church est parfait en père raté dont même le costume pour l’enterrement ne tient plus. Juno Temple en lolita qui ne cherche au fond qu’à fuir ce trou et ne cachera jamais dans le film le fait que sa fragilité cache un potentiel de violence inouï est aussi perverse que son amant Joe.

Malgré des qualités évidentes, d’interprétation, de construction, et un impact visuel clair, je reste toutefois un peu perplexe. Killer Joe est incontestablement un film fort, mais dont le voyeurisme de certaines scènes est beaucoup trop poussé et dérangeant, sans forcément servir le propos. Je ne peux cela dit pas dire que je n’ai pas aimé, je me plains suffisamment du manque d’ambition des films... Et moi qui n'aime pas les happy end, je suis servi. Ou pas. C'est à débattre. Ce film finit-il bien ?

La minute geek : Thomas Haden Church jouait évidemment l’Homme de Sable dans Spiderman 3, mais autre chose m’a attiré l’œil. Dans un genre plus sale, Juno Temple joue avec un brio incomparable Anne d’Autriche dans la dernière version sortie des 3 Mousquetaires. Somptueux film en costume où les vaisseaux de ligne du XVIIème volent et se tirent dessus au lance-flammes, tout ça grâce à Léonard de Vinci. Un film dont la scène d’ouverture est quasiment un hommage à Assassin’s Creed 2. 

La minute du sériephile : celle-là, sans l’aide précieuse d’imdb elle n’était pas possible. Le héros Emile Hirsch me disait quelque chose, mais en plus jeune et dans un truc un peu inavouable. J’ai retrouvé, c’est le prodige des échecs dans l’invraisemblable cross-over entre Profiler et le Caméléon. Un truc clairement marqué la trilogie du samedi de M6, quoi.

jeudi 20 septembre 2012

The Expendables 2, épure de film d'action




La franchise The Expendables est une franchise intrigante. On ne sait jamais vraiment à quoi s’en tenir. Elle s’inscrit clairement dans la réflexion sur l’âge et la transmission qui semble sérieusement hanter Stalonne. Mais, elle s’affranchit complètement du pathos de mettons Rocky Balboa ou même Lone Star, pour ne garder que le côté potache.

De la même façon, on peut y voir une recherche sur les archétypes du film d’action des années 80 puis 90, un genre de galerie nostalgique. Mais en même temps, c’est le film ultime d’action des années 80. On ne sait jamais exactement où se situe exactement la frontière entre l’utilisation scolaire des recettes qui ont fait le succès de ces stars, et l’auto-dérision et la conscience de ses limites.

Je m’étais déjà un peu interrogé dans le premier volet sur le monologue de Mickey Rourke, qui est clairement inspiré, pour dire les choses poliment,  de La Chute de Camus. Hommage ou vol ? Ici, la même perplexité me saisit devant le monologue de Liam Hemsworth .

C’est le monologue archétypal du soldat qui parle de sa copine qui l’attend, de son avenir, et qui ne va pas finir le film vivant. Dix minutes plus tard, Liam Hemsworth (frère de Chris Hemsworth, le même les cheveux courts) quitte d’ailleurs le casting. Sauf que les années 90 sont passées par là, et que tout le monde sait qu’un personnage qui sort ce monologue va mourir. D’ailleurs, il n'y a pas que ça de curieux dans le personnage de Liam Hemswoth, il y a aussi le choix de costume. C’est Thor en pull Sandro avec un fusil…  A vrai dire, ça me convient. 

C’est peut-être ce qui fait de The Expendables 2 film-concept : Simon West nous dit « je connais mes codes sur le bout des doigts, mais ici, on n’est pas dans Scream ou, plus récemment dans Cabin in the Woods, je ne vais pas les briser ». C’est un peu la contre-réforme baroque de l’ironie hipster.

Passé cet étonnement, on entre dans la moindre difficulté dans le film, sans réfléchir. Mais a-ton seulement le temps de réfléchir ? Non, le premier coup de feu intervient 45 secondes après le la première image. On n’est pas là pour ça, on est là pour une série de morceaux de bravoure d’action ponctués de répliques comiques cultes et on sait qu’aucun personnage ne sera jamais réellement en danger. En fait, c’est quasiment un film de Pascal Bonitzer ou de Mathieu Amalric: les personnages n’ont ni queue ni tête, on se fout éperdument de leur histoire et le scénario tient en 6 mots : « Track’em, find’em, kill’em » pour The Expendables, « un bourgeois parisien combat ses névroses » pour un Bonitzer.

Ça ne me dérange pas, je prends, et j’en ai pour mon argent. Les arrivées clin d’œil des nouveaux Expendables, Schwarzenezgger et Chuck Norris, ne sont jamais expliquées mais on s’en fout. Le nombre de figurants albanais tués à la seconde est impressionnant, les fameuses répliques cultes sont présentes, mention spéciale à « Rest in pieces ». Rafraîchissant, en un mot.

Une parenthèse tout de même. Tout le monde aura lu l’interview délirante de Jean-Claude Vandamme sur la construction quasi Actor Studio de son personnage. C’est en fait encore beaucoup plus drôle quand on voit le film ! Il faut savoir que, dans cette recherche d’épure de film d’action, le méchant s’appelle tout bêtement « Vilain », c’est son nom de famille, sa caractéristique, sa personnalité ! Ça ne demande pas plus d’explication, il faut l’arrêter parce qu’il est méchant, point barre. Donc les délires sur son végétarianisme supposé et sur l’oie Edith deviennent particulièrement savoureux. Je suis ravi de savoir que ce personnage a, en réalité, de nombreux « layers », comme dit Jean-Claude. 

Pas la peine de s’étendre. Si vous êtes client, allez-y les yeux fermés. Si vous préférez les films vides de sens mais sans balles dans la tête, allez voir Cherchez Hortense.

lundi 13 août 2012

La part des anges, étonnament naïf pour un Ken Loach



Je n’étais pas forcément emballé à l’idée de voir le dernier Ken Loach. Je n’ai vu que ses classiques, et ne maîtrise pas forcément toute son œuvre, mais je craignais que ce soit un choix un peu lourd pour une belle soirée d’août. Je reste en prime un peu circonspect après De rouille et d’os : malgré l’indéniable maîtrise technique et le sens de la réalisation de Jacques Audiard, l’amoncellement de couches de misère sociale servait-il un propos quelconque ? Je n’en suis pas convaincu et je craignais de voir une redite anglaise de ce travers.

Nous nous décidons toutefois pour le Ken Loach, et nous voilà partis. J’ai bien aimé le film, sympathique, parfois très drôle, mais je doute qu’il reste dans les mémoires. Ken Loach a manifestement changé son fusil d’épaule, pour mélanger son habituel réalisme, ici représenté par le squat dans lequel vit le héros, avec une bonne grosse dose de pensée magique. Le cocktail est surprenant.

D’une certaine façon, c’est rafraîchissant, mais Loach neutralise le côté social de son film en permanence par l’humour, et je ne suis pas absolument certain de comprendre ce qu’il cherche à dire avec ce film. La présentation des quatre personnages principaux ouvre par exemple le film, par la voix du procureur décrivant les délits qu’ils ont commis. L’absurdité des délits, en décalage avec la froideur clinique du lecteur qui lit les insultes, les prévenus qui tentent de se retenir de dire, le tout fait une scène hilarante. On est immédiatement du côté de cette bande de losers sympathiques et de leurs délits idiots (marcher ivre mort sur une voie ferrée, pisser sur une statue, piquer un rouge-à-lèvres).

Là où le film est plus ambigu, c’est sur Robbie, le personnage principal. Manifestement, son procès concerne une rixe avec une bande de son quartier, et le film suppose une rivalité qui ne s’arrêtera jamais, même si personne ne se souvient de ses causes. Mais Robbie a déjà fait de la prison, pour une agression, elle parfaitement gratuite, d’un inconnu qui en a perdu un œil, et a manifestement abandonné ses études suite à ce traumatisme. Il y a bien une scène de confrontation où Robbie pleure un peu et semble regretter, quoiqu’il ne le dise pas. Si l’on suit Ken Loach, et l’avocate de Robbie va être père, et ça change tout. Suspendons notre jugement et acceptons ce présupposé. 

L’autre problème vient de la famille de la copine de Robbie, relativement mafieuse et puissante, qui ne veut absolument pas de lui. Là encore, la pensée magique fait des miracles : il se fait tabasser le jour de l’accouchement par les oncles, mais élève quand même l’enfant, pourrait emménager avec sa famille. Son beau-père lui propose bien 5 000 £ pour quitter leur ville, mais au refus de Robbie, ne fait rien de spécial… Pareil pour la vendetta, qui s’arrête une fois que Robbie menace au couteau un de ses agresseurs. Ça ne devrait être qu’une marche dans l’escalade de violence, mais non, tout va bien, ça calme le jeu.

Reste l’intrigue principale, très absurde et drôle. Robbie se découvre grâce à son éducateur social une passion pour le whisky, et s’avère être un excellent nez (ce qui est d’ailleurs un peu étonnant, puisque c’est un fumeur, buveur et  cocaïnomane notoire, mais passons). En découvrant ce monde, il monte avec ses pieds nickelés un coup absurde pour devenir riche : s’introduire dans une distillerie et siphonner trois bouteilles d’un cru inestimable directement dans sa barrique pour les vendre à un collectionneur. Un fait d’armes idiot, mené en kilt, loufoque et réjouissant.

J’ai passé un bon moment, les personnages sont sympathiques, le film bien réalisé, mais La part des anges reste une comédie mineure. Tout est formidable, tout s’arrange, tout le monde est content. C’est très mignon, drôle mais je ne suis pas certain que le message de Ken Loach sur la déshérence des jeunes au chômage et sur  l’amalgame fait par les politiques entre chômage et délinquance passe vraiment.

La minute geek : l’intermédiaire du collectionneur de whisky est joué par Roger Allam. Outre qu’il joue Lewis Prothero, la voix de Londres dans V pour Vendetta, Allam joue Illyrio Mopatis, le magistrat qui arrange le mariage de Daenerys Targaryen et Khal Drogo. 

La minute du sériephile : si vous vous intéressez justement à la façon dont le politique britannique  perçoit les jeunes chômeurs, regardez plutôt la seconde saison de l’excellente mini-série House of Cards. Les fans de série y verront d’ailleurs la préfiguration de Profit, tant dans le sujet que dans la technique.

vendredi 10 août 2012

Abraham Lincoln, soleil WTF d'un été pourri




Quand je regarde la liste des films que j’ai vus et chroniqués ici, je m’aperçois que je me suis plutôt penché sur du blockbuster américain que sur du film intimiste algérien. Faiblesse humaine et mois d'août, je vais tenter de rectifier le tir. Promis, le prochain film que je vais voir, c’est Adieu Berthe (et certainement pas les Enfants de Belle Ville, je peux pas blairer Asghar Farhadi, j’ai trouvé qu’Une Séparation était un téléfilm médiocre et une imposture intellectuelle de la plus belle eau).

Peu importe, que dire d’Abraham Lincoln chasseur de vampires ? Tout d’abord, que c’est tiré d’un roman de Seth Grahame Smith, qui est un auteur qui va devoir évoluer, mais dont le tour de force littéraire suscite chez moi une certaine admiration. Son tour de force : prendre Raisons et Sentiments de Jane Austen, ne rien, strictement rien, enlever du texte original, mais rajouter des membres de phrase, des adjectifs, des paragraphes, en respectant le style et l’intrigue. Pour ajouter des zombies. Soit un roman du XIXème, avec des zombies, élégamment appelés « The Stricken Ones » par les personnages.

Incroyable illustration de la scène où Elizabeth et Mr. Darcy s'avouent leur amour en se castagnant.


Après, le film rentre dans la même catégorie que des films comme Battleship, à savoir la catégorie des films où l’image l’emporte sur tout le reste. Le film est manifestement pensé autour de scènes de bravoure, le scénario servant à meubler des respirations entre les dites scènes. Ce type de film où l’on se demande constamment si quelqu’un a lu le scénario avant de signer la ligne de crédit. Dans un sens, c’est un archi-classique, très maniéré, du film fantastique, où aucun plan classique ne nous est épargné : les arrivées au ralenti du héros, la scène d’entraînement où il acquiert sa signature (ici, la hache et le chapeau), le bullet-time… 

Au moins, Timur Bekmambetov s’est amusé. On lui a permis de réaliser tous ses fantasmes, et il ne s’en est pas privé. Il a pioché un peu partout, chez Tim Burton, d’ailleurs producteur, pour son ambiance, chez Neil Jordan pour l’imagerie des vampires de la Nouvelle Orléans, chez Zack Snyder pour ses combats en bullet time, chez Docteur House pour la scène de révélation (dite scène de la fourchette, qui restera un moment culte). Et il a joué comme un gamin avec ses références. Un peu comme un Xavier Dolan de l'action movie qui réaliserait Blade

Il ne s’est rien interdit : la bataille dans le train lancé à pleine vitesse sur le pont en flammes, la bataille de Gettysburg contre les vampires sudistes, tout y passe. Tout le sens de l’image est dans la minutie des chorégraphies de combat et des montages de ces combats. Les décors, les costumes, tout ça est un peu approximatif, mais Timur s’en fout, le film n’est pas là.

Curieusement, c’est un peu l’anti Dark Shadows. Là où le Burton devenait lourd, et long, à force de se prendre au sérieux et de chercher son ton, Abraham Lincoln a le mérite de ne rien respecter, et de résolument choisir le chemin de la dérision et du cliché assumé.

Même chose pour le scénario, il conçoit son film comme Dan Brown écrit : il faut un rebondissement toutes les 5 min. Forcément, c'est rapide et très rythmé (très con aussi, je veux bien le reconnaître), mais ça change de The Dark Knight Rises ou du dernier Spiderman, deux films qui justifient les longueurs en prétendant avoir quelque chose d'intelligent à dire.. Au bout de 5 minutes, les vampires sont là, la hache au bout de 15. 

Après, le film peut se concentrer sur ce qu’il a promis, du combat foutraque et de la décapitation originale de vampires (étagère, soufflet de forge, à cheval, en train…) et une utilisation de la 3D plutôt ludique. Elle est d’ailleurs à l’avenant du film : c’est un gadget, autant l’exploiter pour rigoler. Elle ne sert pas tant à donner de la profondeur qu’à envoyer des objets de toutes sortes à la gueule du spectateur.

Je ne commenterai pas trop le jeu des acteurs, archi classique pour un film pop-corn de ce type, oscillant entre punchlines comiques et phrases grandiloquentes sur la vengeance, la guerre. Mention spéciale à Rufus Sewell. Je pense que ce garçon choisit ses films sur un seul critère, être en costume d’époque, de n’importe quelle époque. Il porte très bien les lunettes de soleil vintage XIXème. C’est un des aspects sympathiques du film, les vampires portent des lunettes de soleil, ce qui donne lieu à une ébouriffante galerie de ce que le directeur artistique pense être des lunettes de soleil d’époque.  Et pourtant, au XIXème, la lunette de soleil n’est pas fashion, elle n’est prescrite qu’aux personnes atteintes de la syphilis, plus sensibles à la lumière…

Pour résumer, oui, c’est clairement un film de genre, totalement assumé et bien réalisé. Une œuvre d’artisan qui connaît sur le bout des doigts son métier, sans la prétention d’un designer qui veut t’expliquer ce qui est beau, et ce qui est bien. Le public rit constamment de bon cœur devant les énormités du scénario, se pince en se disant qu’il ne va pas oser tel retournement ou tel effet. Mais si, il ose, et c’est incroyablement rythmé, comme un dessin animé, et je ne boude pas mon plaisir.

La minute geek : la scène ou le vampire Adam résume l’histoire humaine et où les tableaux s’animent au fur et à mesure de son récit rappelle furieusement l’introduction de God of War. Que tout le monde avait salué à l’époque comme un bijou d’inventivité.

La minute du sériephile : il m’arrive de regarder un peu Vampire Diaries, voire un peu honteusement Teenwolf. Et bien je trouve que ce manque de mesure propre au film manque à ces séries. Or c'est justement quand Buffy a jeté aux orties tout semblant de vraisemblance et de cohérence que c’est devenu une bonne série.

mardi 7 août 2012

Racine, par la racine



Je sais, la pièce est en relâche, mais elle reprend en septembre, et il faut aller la voir. Parce que c’est intelligent et drôle. Cinq comédiens ont fait le pari de présenter Racine en onze tableaux, chacun issu d’une pièce différente, et avec onze mises en scènes différentes, et toujours décalées.

Etant un pro-racinien depuis longtemps, j’étais assez sceptique. Mais je me suis suffisamment tapé de mises en scènes de Racine indigestes et pompeuses dans des théâtres réputés pour donner sa chance à un parti-pris plus radical. Ça ne va pas dans le même sens, a priori, que ce que je disais du Fil à la Patte, mais les choses sont simples pour moi : soit une mise en scène est classique, soit elle est décalée. Mais certainement pas les deux. Ajouter du sabre laser ou du kung fu dans une mise en scène en costume, c’est tout simplement grotesque. Transposer Bérénice sur Naboo, c’est casse-gueule, mais ça peut marcher (attention, je dis bien ça peut).

Onze tableaux, donc, pour présenter les caractéristiques de l’œuvre de Racine, en tentant la mise en scène journalistique, la comédie musicale, le cours de comédie. La pièce ne pourrait pas marcher si les comédiens, et le créateur de la pièce ne connaissaient pas parfaitement la logique racinienne. Fort heureusement, ils la comprennent, et l’aiment suffisamment pour s’en moquer.

La pièce est donc à la fois très drôle pour les connaisseurs des mécaniques classiques, et pour les profanes, parce qu’elle joue, avec une certaine férocité sur les clichés du théâtre classique et de sa mise en scène. Exemples, le tableau sur Mithridate, essentiellement axés sur le garde qui n’a pas de répliques, ou encore le tableau sur le rôle des confidents. Mention spéciale au metteur en scène intello pour qui tout Andromaque se résume dans le « Oui » qui entame l’une des répliques d’Oreste, « jaillissement du verbe ».

Les comédiens n’hésitent pas à se moquer ouvertement de certains aspects dramatiques, notamment la totale absence de la moindre action ou péripétie dans Bérénice, ou les trop nombreux retournements de situation d’Iphigénie, mais montrent aussi leur tendresse pour ce théâtre. Quand vient le tableau final, monté lui de façon tout-à-fait classique, l’oreille s’est habituée au vers, à la mécanique tragique. Et l’émotion est présente, dans cette scène archi-classique de l’aveu de Phèdre à Oenone. Pourtant là encore, le metteur en scène a l’intelligence de désamorcer tout son effet, par une pirouette désinvolte.

Racine contient certains des plus beaux moments d’émotion du répertoire classique, en haine comme en amour. C’est pour moi le sens de cette pirouette : vous vous êtes amusés, mais vous avez ressenti l’émotion de Phèdre. Vous êtes prêts à vous lancer dans le vrai Racine. 

Du théâtre drôle, cultivé et pédagogique, que demander de plus ? Certainement plus efficace pour convaincre que caster cette vieille peau de Dominique Blanc pour jouer Phèdre, personnage qui ne doit pas avoir bien plus de 20 ans –voire plutôt 17. Mais ça c’est aussi le problème de l’establishment théâtral français, c’est un beau rôle de tragédienne, donc on le confie à quelqu’un d’arrivé, la vraisemblance, on s’en cogne !

La minute geek et la minute du sériephile: j'ai beau creuser, je ne vois pas. Une des comédiennes a fait un épisode de Camping Paradis, mais bon...

dimanche 5 août 2012

De l'importance du narrateur chez Zack Snyder


Avec la sortie des premières bande-annonces de Man of Steel, le prochain Superman, le commentaire lu partout est toujours le même : « tiens c’est marrant, il a fait deux bande-annonces, avec les mêmes images, mais commentées par deux personnages différents, Jonathan Kent et Jor-El ». Effectivement, c’est assez original, mais si l’on regarde de plus près, c’est d’une logique absolue. La narration, ou plutôt le narrateur est de fait l’un des thèmes centraux de tous les films de Zack Snyder.

Dans chacun de ses films, le narrateur est l’un des éléments indispensables. C’est, quand on y pense, peu conformiste, puisque c’est l’un des moyens par lesquels Zack Snyder inscrit un cinéma résolument fantastique dans le réel. Chacune des histoires qui nous est racontée ne peut l’être que parce que l’un des personnages l’a, d’une façon ou d’une autre, consignée. Chaque histoire n’est en fait pas racontée par le cinéaste, mais par un des personnages. Au-delà de l’intérêt formel, cela suppose d’ailleurs une notion de subjectivité qui ne manque pas d’intérêt.

Reprenons chronologiquement la liste des films :

Dawn of the Dead (2003)

La fin de Dawn of the Dead est relativement positive, une partie des survivants atteint le bateau de Steve et fuit sur l'île. On peut quitter la salle en se demandant comment ils s'en sortiront. Snyder donne pourtant la réponse dans le générique de fin : l'île était déjà envahie de zombies, personne n'en a réchappé.

L'important, c'est comment il donne cette information : via une caméra abandonnée sur le bateau. On y voit des images de Steve avant l'épidémie, sur son bateau, détendu, puis la caméra est reprise par le groupe, qui filme divers éléments jusqu'à son arrivée sur l'île, et son massacre. C'est son premier film, mais le thème se met en place : si je peux vous raconter la fin de l'histoire, c'est que l'un des personnages l'a enregistré. Personnage qui ne peut-être que Terry ou Nicole. 

Pour aller plus loin, le DVD offre également une vidéo des derniers jours d'Andy avant de rencontrer les survivants. Même procédé, la video est présentée comme une cassette retrouvée par un autre groupe de survivant.

Le lien ici : Le générique en question

300 (2007)

Même s'il adapte un roman graphique, le choix de Snyder n'est pas innocent, et 300 pousse la même logique plus loin. Si nous connaissons l'histoire de la bataille des Thermopyles, c'est bien que quelqu'un nous l'a racontée, Hérodote, entre autres. Mais qui lui a raconté ? C'est là question que résout 300 via le personnage de Dilios.

Leonidas sait que le sacrifice des Spartiates n'aura de sens que s'il convainc les Grecs de se soulever contre les Perses. Il renvoie donc Dilios, malgré le désir de ce dernier de se battre, précisément parce que Dilios sait raconter les histoires. Là encore, la notion de subjectivité est troublante : la scène héroïque de 300, la bataille finale est racontée précisément par celui des 300 qui n'y a pas assisté!


Watchmen (2009)

Snyder est parfaitement logique dans son désir d'adapter Watchmen, qui comprend le même thème. Il reste d'ailleurs très fidèle au roman graphique: le plan final montre le pigiste de Nex Frontiersman retrouvant le journal que Rorschach a posté avant de s'embarquer pour l'Antarctique. Intéressant, puisque toute une partie du film ne peut, ne doit être connue du grand public.


Rorschach, justement, est celui qui veut une fois encore tout raconter. Il le paie de sa vie. Mais, même racontée par des conspirationnistes d’extrême droite, l’histoire doit être racontée.

La goutte de ketchup qui tombe sur le pull smiley du pigiste, reprenant en écho la goutte de sang sur le badge du Comédien qui ouvre le film, et laisse d'ailleurs supposer que cette histoire a bien été racontée. Les derniers mots "I leave it entirely into your hands" est d'ailleurs ambiguë :  le narrateur est-il ici le journaliste, ou le spectateur ? La logique se poursuit, et se creuse.


Sucker Punch (2011)

Comment ne pas voir dans Sucker Punch l'étape suivante de cette même dynamique. L'héroïne Babydoll doit, pour s'échapper, trouver 5 éléments, dont le dernier ne lui sera révélé qu'au moment où elle le trouvera. Or, lors de l'évasion, il ne reste qu'elle et l'une de ses comparses. Elle comprend alors qu'elle est le dernier élément, et se sacrifie pour permettre à Sweet Pea de quitter l'asile.

Ces événements ont lieu dans le monde fictionnel que s'est créé Babydoll, mais le final révèle qu'une évasion a bien eu lieu dans le monde réel. Une fois encore, le narrateur est l'élément clé de l'histoire, l'une n'existe pas sans l'autre. Le fait d'ailleurs que l'essentiel du film se passe dans le monde imaginé prend tout son sens. C'est bien cette histoire qui importe, qu'elle ait un élément de réel, ou qu'elle ne soit qu'un fantasme de Babydoll, qui se nourrit des éléments du réel.

Man of Steel (2013)

Qui sait ce que nous réserve Zack pour son Superman ? Je ne sais évidemment pas, mais une chose est sûre. On peut pour moi difficilement construire Superman de façpn classique après la scène d'analyse de Bill dans Kill Bill 2, qui pose foncièrement Superman comme narrateur du mythe de Clark Kent



Est-ce la piste qu'il retiendra ?