Ode au charme très discret et feutré d’Hambourg
Le genre : si vous avez trouvé la Taupe compliqué,
fuyez
Un homme très recherché est une adaptation de John Le Carré,
ce qui ouvre évidemment une parenté entre ce film et La Taupe. On y retrouvera d’ailleurs un personnage principal
similaire, l’espion vieux garçon vaguement cynique qui a abandonné toute idée
de vie privée à un dévouement sacerdotal et obsessionnel à son métier. On y
retrouvera aussi ces scènes de bureau tendues et une volonté de réalisation
très esthétisée.
Là où le parallèle, en revanche, s’arrête, c’est qu’Alfredson
adaptait un roman sur l’espionnage dans les 60’s à Londres, là ou Corbijn parle
de terrorisme en 2012. Exit, donc, les costumes trois pièces de Colin Firth, le
tweed, la pipe, et les nœuds papillons, et de façon générale le décalage entre
l’élégance des personnages et des lieux et la violence fondamentale de leur
métier. Le film se construit cela dit autour de ce même constat doux amer que
les espions sont nécessaires à la sécurité de tous, mais que leurs drames
personnels doivent être tus, puisqu’ils n’existent au fond pas en tant que
personnes.
Anton Corbijn montre la réalité d’une ville portuaire d’immigration,
où même la maison des plus riches fait face aux docks, et peint un tableau très
noir. Son passé de photographe se ressent très clairement dans sa volonté de
composer finalement des tableaux des lieux clés en mettant toujours en valeur
le contraste entre l’humain, très dérisoire, et une architecture
particulièrement froide ou dégradée. Il s’amuse même de son propre parti-pris
dans les dialogues, quand le personnage principal compare les lieux de
rendez-vous qu’il donne et ceux de son interlocutrice, un bouge crado, éclairé
à contre-jour contre un rooftop chic
saturé de la lumière très grise de Hambourg
Dans ce cadre, le leader d’une unité anti-terroriste mène
deux combats : utiliser un terroriste soupçonné qu’il pense innocent pour
remonter une filière, le tout en tenant en échec la police qui voudrait bien
arrêter le soupçonné terroriste. Philipp Seymour Hoffman a approché le rôle
avec, je pense, une douloureuse intensité, peu avant son décès. Le souffle
pénible de son Gunther, asthmatique, fumeur invétéré et largement alcoolo,
accompagne tout le film, qui prend le temps de montrer la lenteur de ses
mouvements, en opposition à la vivacité de son esprit.
Le reste du cast est également parfait, de l’ennemi de
Hoffman, de Rainer Bock parfait en fonctionnaire méprisable et odieux de la
police, obsédé par le résultat, à une Robin Penn ambiguë qui comprend les deux
logiques, mais se garde bien de prendre une position trop tranchée. Willem
Dafoe, moins orange qu’à l’accoutumé, joue lui une partition fine de banquier héritier
qui lutte avec les fautes morales de son père, entre hébétude et rédemption.
Autre acteur remarquable, le jeune Grigori Dobryguine, qui joue le potentiel
terroriste totalement paumé, créant toujours une tension quand il est à l’écran
tant le conflit entre son radicalisme, sa violence supposée et sa volonté de
rédemption et de nouveau départ le rendent instable.
C’est en ce point que le film est assez curieux. Totalement
dénué d’action, il parvient pourtant à créer une tension permanente, mais son
rythme étrange et sa volonté d’avancer à son pas le rendent malgré cette
tension évidente un tout petit peu chiant et froid, il faut bien l’admettre.
De
la même façon, hors du cast principal, tout le monde n’est réduit qu’à une
fonction, notamment Rachid, personnage omniprésent mais littéralement sans une
réplique, ou encore Jamal, le fils méritant que le « héros » pousse à
la trahison, avec une très très forte ambigüité sur la façon dont ils se sont
rencontrés, tant leur intimité physique semble être grande. Ambigüité que ne
fait que renforcer une réplique anodine, plus tard : « nous devenons leurs
amis, leur pères, ou leurs amants s’il le faut ». Pourtant, quasiment tout
reste irrésolu quand le film se clôt.
J’adhère à ce parti-pris de mêler la forme au fond, de
montrer à la fois la banalité et la tristesse du contre-terrorisme, pour l’opposer
à la banalité du mal. Je reste cela dit perplexe sur la froideur générale de l’ensemble,
qui ne fait que renforcer le caractère dérisoire de ce qui se passe, et
particulièrement la naïveté curieuse de ce vieil espion qui pense que, si, il
peut sauver tout le monde. Encore un bel objet, mais dénué d’émotion ou même de
volonté de raconter une histoire mais plutôt un ressenti sur une histoire. Or,
la difficulté de ce parti pris est qu’il doit s’accompagner d’une réflexion,
soit morale soit narrative, ici singulièrement absente.
La minute geek :
c’est un peu de la geekerie de vieux Sciences Pos mais mon camarade et
moi-même avons tous les deux tiqué sur les mentions à répétition de ce que
permet, ou plutôt ne permet pas, la Constitution allemande, en anglais dans le
texte. Le script aurait quand même pu faire son boulot et s’apercevoir que l’Allemagne
est organisée par une « loi fondamentale » et pas une constitution. Or ce
choix de mot n’est pas innocent, surtout quand on connaît la passion de la
langue allemande pour la précision des concepts.
La minute sériephile :
l’ensemble m’a immanquablement fait penser à la série de la BBC MI-5. Et c’est là que ce film me pose un
problème. Il est peut-être plus subtil et nuancé, mais il gomme à la fois le
côté héroïque des personnages et la violence morale de leurs manipulations. Je
trouve étrange ce refus de prendre parti ici, et de traiter l’ensemble de l’intrigue
comme une simple rivalité de bureau à la COGIP. On peut reprocher à des séries
comme MI-5 un parti pris étatiste selon lequel en matière de sécurité, la fin
justifie également les moyens, mais le biais choisi ici me semble trop simple.

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