mardi 14 octobre 2014

Un homme très recherché





Ode au charme très discret et feutré d’Hambourg

Le genre : si vous avez trouvé la Taupe compliqué, fuyez

Un homme très recherché est une adaptation de John Le Carré, ce qui ouvre évidemment une parenté entre ce film et La Taupe. On y retrouvera d’ailleurs un personnage principal similaire, l’espion vieux garçon vaguement cynique qui a abandonné toute idée de vie privée à un dévouement sacerdotal et obsessionnel à son métier. On y retrouvera aussi ces scènes de bureau tendues et une volonté de réalisation très esthétisée.

Là où le parallèle, en revanche, s’arrête, c’est qu’Alfredson adaptait un roman sur l’espionnage dans les 60’s à Londres, là ou Corbijn parle de terrorisme en 2012. Exit, donc, les costumes trois pièces de Colin Firth, le tweed, la pipe, et les nœuds papillons, et de façon générale le décalage entre l’élégance des personnages et des lieux et la violence fondamentale de leur métier. Le film se construit cela dit autour de ce même constat doux amer que les espions sont nécessaires à la sécurité de tous, mais que leurs drames personnels doivent être tus, puisqu’ils n’existent au fond pas en tant que personnes.

Anton Corbijn montre la réalité d’une ville portuaire d’immigration, où même la maison des plus riches fait face aux docks, et peint un tableau très noir. Son passé de photographe se ressent très clairement dans sa volonté de composer finalement des tableaux des lieux clés en mettant toujours en valeur le contraste entre l’humain, très dérisoire, et une architecture particulièrement froide ou dégradée. Il s’amuse même de son propre parti-pris dans les dialogues, quand le personnage principal compare les lieux de rendez-vous qu’il donne et ceux de son interlocutrice, un bouge crado, éclairé à contre-jour  contre un rooftop chic saturé de la lumière très grise de Hambourg

Dans ce cadre, le leader d’une unité anti-terroriste mène deux combats : utiliser un terroriste soupçonné qu’il pense innocent pour remonter une filière, le tout en tenant en échec la police qui voudrait bien arrêter le soupçonné terroriste. Philipp Seymour Hoffman a approché le rôle avec, je pense, une douloureuse intensité, peu avant son décès. Le souffle pénible de son Gunther, asthmatique, fumeur invétéré et largement alcoolo, accompagne tout le film, qui prend le temps de montrer la lenteur de ses mouvements, en opposition à la vivacité de son esprit. 

Le reste du cast est également parfait, de l’ennemi de Hoffman, de Rainer Bock parfait en fonctionnaire méprisable et odieux de la police, obsédé par le résultat, à une Robin Penn ambiguë qui comprend les deux logiques, mais se garde bien de prendre une position trop tranchée. Willem Dafoe, moins orange qu’à l’accoutumé, joue lui une partition fine de banquier héritier qui lutte avec les fautes morales de son père, entre hébétude et rédemption. Autre acteur remarquable, le jeune Grigori Dobryguine, qui joue le potentiel terroriste totalement paumé, créant toujours une tension quand il est à l’écran tant le conflit entre son radicalisme, sa violence supposée et sa volonté de rédemption et de nouveau départ le rendent instable.
C’est en ce point que le film est assez curieux. Totalement dénué d’action, il parvient pourtant à créer une tension permanente, mais son rythme étrange et sa volonté d’avancer à son pas le rendent malgré cette tension évidente un tout petit peu chiant et froid, il faut bien l’admettre. 

De la même façon, hors du cast principal, tout le monde n’est réduit qu’à une fonction, notamment Rachid, personnage omniprésent mais littéralement sans une réplique, ou encore Jamal, le fils méritant que le « héros » pousse à la trahison, avec une très très forte ambigüité sur la façon dont ils se sont rencontrés, tant leur intimité physique semble être grande. Ambigüité que ne fait que renforcer une réplique anodine, plus tard : « nous devenons leurs amis, leur pères, ou leurs amants s’il le faut ». Pourtant, quasiment tout reste irrésolu quand le film se clôt.

J’adhère à ce parti-pris de mêler la forme au fond, de montrer à la fois la banalité et la tristesse du contre-terrorisme, pour l’opposer à la banalité du mal. Je reste cela dit perplexe sur la froideur générale de l’ensemble, qui ne fait que renforcer le caractère dérisoire de ce qui se passe, et particulièrement la naïveté curieuse de ce vieil espion qui pense que, si, il peut sauver tout le monde. Encore un bel objet, mais dénué d’émotion ou même de volonté de raconter une histoire mais plutôt un ressenti sur une histoire. Or, la difficulté de ce parti pris est qu’il doit s’accompagner d’une réflexion, soit morale soit narrative, ici singulièrement absente.

La minute geek : c’est un peu de la geekerie de vieux Sciences Pos mais mon camarade et moi-même avons tous les deux tiqué sur les mentions à répétition de ce que permet, ou plutôt ne permet pas, la Constitution allemande, en anglais dans le texte. Le script aurait quand même pu faire son boulot et s’apercevoir que l’Allemagne est organisée par une « loi fondamentale » et pas une constitution. Or ce choix de mot n’est pas innocent, surtout quand on connaît la passion de la langue allemande pour la précision des concepts.

La minute sériephile : l’ensemble m’a immanquablement fait penser à la série de la BBC MI-5. Et c’est là que ce film me pose un problème. Il est peut-être plus subtil et nuancé, mais il gomme à la fois le côté héroïque des personnages et la violence morale de leurs manipulations. Je trouve étrange ce refus de prendre parti ici, et de traiter l’ensemble de l’intrigue comme une simple rivalité de bureau à la COGIP. On peut reprocher à des séries comme MI-5 un parti pris étatiste selon lequel en matière de sécurité, la fin justifie également les moyens, mais le biais choisi ici me semble trop simple.

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