lundi 10 mars 2014

The Grand Budapest Hotel, éblouissante mise en abyme





Le genre : bombe à retardement sucrée

Très attendu, le Grand Budapest Hotel tient la promesse de son affiche et de sa bande-annonce, une aventure foutraque mais tendre, servie par un casting des plus prestigieux. Fort heureusement, il dépasse aussi largement cette promesse en offrant une réflexion sur ce que devient le cinéma, tant son fond et sa forme servent ici la même métaphore. Que demander de plus ?

Le Grand Budapest Hotel est ici le lieu prétexte, l'hotel qui sert de point de départ et d’arrivée d’une course poursuite autour d’un tableau volé et d’un héritage qui suscite des convoitises, sur fond de vieille Europe qui s’achemine vers la Guerre qui va la faire voler en éclat. On y suit donc les aventures du concierge de l’hôtel, Gustave H., élégant, précieux, ridicule, maniaque et tendre, et de son lobby boy, le jeune Zero Mustapha, qui a fini par devenir le propriétaire de l’hôtel. Pris dans une querelle d'héritage qui les jettera dans une course poursuite montagnarde effrénée, poursuivi par l’héritier hystérique et son homme de main et la police locale puis l’armée.

Dans tout leur périple, ils vont croiser une série d’amis ou ennemis d’un moment, dans des décors pastels, qui sentent le carton-pâte et la fantaisie. Certains esprits chagrins ont justement critiqué ce montage rapide, qui ne donne pas le temps d’approfondir les personnages, pourtant tous joués par des pointures.Effectivement, beacoup de scènes sont traitées quasiment en vignettes, mais cet esprit de la BD est au coeur d'un fond très riche, ce n'est pas un simple effet de style.

C’est même là une des leçons du film, on peut écrire des personnages simples, en les brossant d’un seul trait, un physique facile à retenir et un caractère, si l’on s’en tient à cette valse, à cet esprit enfantin et que l’on place son message ailleurs. A l’inverse de tant de films qui prétendent faire de la psychologie en faisant tourner à vide des personnages creux, Grand Budapest réduit le personnage à sa fonction ou plutôt à trois fonctions possibles, narrateur, allié ou ennemi parce que son message est dans la forme. Ce n’est pas un film de personnages, c’est un film sur la fin d’un monde, sur les efforts dérisoires des uns et des autres dans une histoire en marche qui les dépasse.

L’ensemble fonctionne à merveille tant il fait appel, malgré une gravité de fond évidente, aux passions de l’enfance, aux fantaisies des premières BD. On est finalement très proche de Tintin, ou de Blake et Mortimer, dans ces aventures où les amis de rencontre ne sont présents que quelques planches, avant de disparaître, puisque le héros ne fait toujours qu'avancer vers son but. Il traverse littéralement l’aventure et ne la vit pas.

Sur la forme, Wes Anderson prend le contrepied complet du cinéma d’action, et de la 3D qui veut précisément nous faire vivre l’action, pour nous remettre à notre place de spectateur, et non de faux acteur. Il prend également le contrepied total d’un cinéma indépendant plus intello, abusant de la profondeur de champ pour donner du sens à sa contemplation. Il fait très exactement le contraire des deux, un film en 2D, sans premier plan, ni dernier plan. Juste des personnages devant un décor somptueux et kitsch. 

Avec une époustouflante constance, il place toujours ses personnages parfaitement au centre de son cadre, que les acteurs ne peuvent quitter que pour sortir ou entrer dans l’image, pas pour être sur les côtés. Tous ses travellings eux-aussi suivent cette même logique d’entrée ou sortie d’un cadre fixe, la case de la BD. Il pousse sa logique de maîtrise très loin, avec beaucoup d’humour, allant jusqu’à mêler le bruit de l’action à la musique de fond, notamment dans la scène du téléphérique (un trait qui m’avait bien plu dans Skyfall, cette réflexion sur l’intra et l’extra diégétique). Et le tout fonctionne admirablement, sans le moindre temps mort.

Dans cette BD, comme dans toute BD pour préado, la violence est omniprésente, mais la mort n’est pas grave. C’est là l’une des forces de ce film, qui traite plaisamment d’un sujet foncièrement sombre, la montée des extrémismes et la fin d’un monde : sous le masque comique et les tons pastel, le symbole des SS se fait de plus en plus présent à mesure que l'histoire avance. Jusqu’au bout, Wes Anderson joue avec cette notion, tourne autour sans la déployer, au point que l’arrivée des premiers SS à l’écran se sera finalement que l'occasion d’un bon mot de plus du flegmatique Gustave, "ravi d’être officiellement présenté au premier escadron de la mort de sa carrière"
.
Or, ce qui pourrait n’être qu’une légèreté coupable recouvre pour moi une réflexion profonde de Wes Anderson, dont il nous donne finalement la clé, quand un personnage demande si Gustave n’a pas tenté, par sa vie, de faire survivre « son monde ». Non, lui répond Zero, son monde était déjà mort, « mais il en a fait vivre l’illusion, avec une grâce et une élégance inégalable ». 

A mon sens, cette réflexion désabusée annonce la vision du cinéma que Wes Anderson défend et qui est au centre du propos. Cette république de Zubrowka, c’est le cinéma. C’est un monde anciennement civilisé et intellectuel, qui est quasiment mort sous les coups de ses héritiers hystériques, mais dont Anderson maintient l’illusion. C’est sur cette toile apparemment fictionnelle et charmante qu’Anderson va pourtant dessiner la vision concrète et sombre d’un monde à la dérive.

A l’image de son héros si policé qui peut perdre son sang-froid et passer de l’élégie romantique en vers à des torrents de fuck (excellentes scènes de Ralph Fiennes, d’ailleurs) Grand Budapest Hotel utilise un emballage rose-bonbon et une photo gamine pour envoyer une charge magistrale contre un cinéma qui se tue à force de vide ou de prétention, et dont on regrettera trop tard la perte, comme Gustave à qui on érigera finalement une statue. 

C’est en cela que la mise en abyme est vertigineuse : le film raconte l’histoire d’un homme qui raconte l’histoire d’un illuminé qui a su ré-enchanter le monde, mais cet illuminé est la métaphore du réalisateur qui nous raconte cette histoire, dans une boucle infinie. S’y ajoute une forme à l’inverse exact des canons actuels de réalisme et d’immersion qui donne pourtant une magistrale leçon de rythme et d’écriture. L'ensemble fait preuve d’une cohérence devenue trop rare au cinéma, un travail finalement assez proche de celui de Scott sur The Counselor (dans un genre différent, soit, mais peut-être plus accessible).

Railleur mais irrésistible, exécuté à la perfection et avec un sens du timing impeccable. Comme un bon mot de cette société d’oisiveté disparue.

La minute sériephile : quelque chose dans cette violence colorée me fait penser à l’étrange Pushing Daisies, si noire et si jolie. 

La minute geek : pas vraiment le sujet ici.

vendredi 7 mars 2014

Dallas Buyers Club, arrêtons le cinéma weight watchers





Le genre : actor studio mode expert

Dallas Buyers Club se classe immédiatement dans la catégorie du film à récompenses par le saint tryptique : histoire vraie, histoire poignante et transformation physique. Les Oscars ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en saluant la performance de ses deux acteurs principaux. Ils ne s’y sont pas trompés non plus en ne leur donnant aucun autre Oscar, ni pour le scénario ni pour la réalisation.

Dallas Buyers Club nous raconte en effet une histoire vraie, la stupéfiante (avec mauvais jeu de mot) reconversion d’un cowboy jouisseur, homophobe et beauf en clinique alternative pour les malades du sida dans le Texas début des années 80. Or le SIDA dans le Texas des années 80, c'est la maladie des homos. La découverte de sa propre maladie va entraîner chez Ron Woodrof la colère, puis l’appât du gain et enfin une vraie rédemption.

L’enjeu du film est donc de montrer comment Ron, dans toute sa beauferie, va finalement devenir un membre, puis un pilier d’une communauté de marginaux, toxicomanes ou homos, deux populations qu’il méprisait ouvertement. Chemin faisant, il comprendra que les apparences sont trompeuses, en faisant la connaissance d’un fils de bonne famille travesti tombé dans la came. Il deviendra également l’un des portes paroles d’une génération de malades qui combat une administration médicale frileuse et contrôlée par les laboratoires…un formidable voyage dans une vallée de larmes.

Autant le dire tout de suite, l’interprétation est, de fait, magistrale. McConaughey dans les différents stades de son personnage, de l’hébétude au combat ne se dépare jamais du charme un brin connard de son cowboy qui refuse tout simplement de mourir. C’est justement cette constance qui rend son personnage crédible. Son monde l’a exclu, il en reconstruit un autre où il peut de nouveau briller. La part de l’égo est évidente dans son cheminement, et c’est un trait intéressant.

Sa transformation physique est étonnante, tout comme celle de Leto, deux corps hâves et creusés, que la maladie détruit plus à chaque plan. Jared Leto lui aussi joue une partition en finesse avec son travesti en apparence fragile, qui aurait certainement aimé être quelqu’un d’autre, mais refuse de l’être, parce que ce serait une reculade que sa bravoure refuse.

Petit point Oscar d’ailleurs, depuis son premier film What’s Eating Gilbert Grape, qui lui avait valu sa première nomination aux Oscars, Leonardo n’a pas l’air de comprendre quelles sont les deux caractéristiques principales pour gagner un Oscar depuis 2004. Il faut soit une transformation physique impressionnante soit jouer un personnage aisément comparable au réel (en vrac Lincoln, Ray Charles, Truman Capote, Harvey Milk, Georges VI ou Idi Amin Dada). Jordan Belfont n’avait donc aucune chance sérieuse. S’il avait été un trader difforme doublé d’ un homosexuel flamboyant à la Liberace, peut-être, mais là, non. Je m’égare.

Au-delà de cette perte de poids qui ferait rougir Oprah, que retient-on du Dallas Buyers Club ? Pas grand-chose, finalement. L’écriture et la mise en scène sont formatées à l’excès, dans une très plate exposition chronologique des faits, saupoudrée ça et là de moment où le spectateur est prié de pleurer devant tant de malheur… Il en va de même pour le son aigu qui prévient que Woodrof va faire un malaise, procédé utilisé abusivement (6 ou 7 fois) et qui devient franchement lourd.

Le réalisateur, et son costumier, se sont manifestement amusé à peindre en toile de fond le milieu gay de Dallas, mais sans s’y pencher réellement. Finalement, le  seul représentant en sera donc un travesti camé jusqu’aux ongles. Même si le film évoque l’évolution de la perception de son héros, homophobe qui finit par se retourner contre son milieu et prendre physiquement la défense du travesti Rayon, il ne va jamais assez loin, précisément parce qu’il cantonne la vision des malades à ses freaks magnifiques.

Et c’est en ça que le film rate à mon avis son objectif. En ne présentant que deux faces extrêmes, il ne traduit pas l’engouement vital, au sens le plus littéral du terme, pour ces "buyers clubs". Il refuse de montrer véritablement (excepté peut-être avec le couple d’homos riches qui apparaît fugacement dans deux scènes) la détresse profonde qui s’étend: cette détresse qui a commencé avec les marginaux, mais qui touche toute une société de malades de toutes classes sociales et qui partagent le même désespoir.

Certes, la société a changé, notamment sur la vision du SIDA comme fléau générationnel, sans distinction de sexualité, et les homos sont mieux intégrés. Dallas Buyers Club ne parle d’ailleurs pas de différence, il parle de comment un homme « normal », confronté à l’exclusion a trouvé une rédemption en faisant de la différence un fonds de commerce, puis un combat, dans cet ordre. Le point de vue n'est pas inintéressant, mais ma génération semble oublier progressivement les ravages du SIDA pour ne l’avoir côtoyé que de façon quasiment abstraite, par l’obligation de se protéger, globalement. Il aurait été bon de le rappeler.

Comme trop souvent, on confond largement ici émotion et tire-larmes: bien joué, mais incroyablement policé, Dallas Buyers Club manque en réalité beaucoup d’émotion, à part peut-être dans la scène finale du retour de Woodroff suite à son procès. En se concentrant sur son portrait larmoyant, le film oublie de montrer le principal, et ce qui a catalysé le changement de Woodroff : son activité de deal est rapidement devenu une activité médicale. La rédemption de Woodroff n'est pas dans son acceptation des homos, elle intervient quand il estime que cette bandes de malades devient non plus sa clientèle, mais sa communauté, qu'il a le devoir de protéger. Le passage est malheureusement pataudement montré, mais jamais vraiment analysé.

Bref, un biopic comme tant d’autres. Pas plus mauvais, mais pas franchement meilleur.

La minute sériephile : malgré sa chevelure digne de Farah Fawcett, Jared Leto partage une caractéristique avec Charlie Hunnam : le fait que son début de carrière passe par la télé, et soit entièrement fondé sur le fait qu’il est beau. Les jeunes filles parmi vous auront compris que je fais allusion à son rôle d’insupportable beau gosse mélancolique Jordan Catalano, dans My so-called life, la série qui a également révélé Claire Danes. Entre le travestissement permanent de Leto et la moue insupportable de la lèvre inférieure de Danes dans Homeland, j’ignore lequel m’énerve le plus.

La minute geek : ah le plaisir de revoir des téléphones 1G ! Au-delà de ça, pas grand-chose.

mardi 25 février 2014

Un crocodile du Botswanga aux dents émoussées





Le genre : le Dictateur 2.0, plus de vannes mais moins de poésie.

L’occasion faisant le larron, je suis allé voir le Crocodile du Botswanga, ne serait-ce que pour qu'on ne puisse pas dire que je rejette en bloc toute comédie française par pur snobisme. Je n’irai pas d’ailleurs jusqu’à dire comme ce couple de vieux bobos entendus dans la file de sortie que « c’est tellement nul que je ne dirai à personne que je suis allé le voir ».De quoi parle-t-on ici ? Le voyage d’un espoir du foot français dans le pays d’origine de sa mère, accompagné par son agent, les met face à la folie du dictateur du pays, le capitaine Bobo Babimbi.

Je reste dans l’ensemble sur ma position, à savoir que la comédie à la française est un produit très standardisé, qui manque encore de quelque chose, certainement une ambition. Dans le cas qui m’intéresse ici, je ne peux cela dit pas dire que j’ai détesté, ce serait mentir. Le film est assez bien rythmé et, si tout n’est évidemment pas drôle, les situations et dialogues font mouche la plupart du temps. Quelques répétitions de gags inutiles, des blagues graveleux pas forcément de très bon goût font partie du lot, mais rien de franchement rédhibitoire.

Sur le jeu, peut-être une petite faiblesse, en revanche, dans l’égalité des rôles. L’écriture s’y prête évidemment, mais si Fabrice Eboué est sympa dans son rôle, il joue strictement le même personnage que d’habitude sans sortir de sa composition. La partition donne évidemment les deux meilleurs rôles de composition à Thomas N’Gijol et Claudia Tagbo, le dictateur dérisoire et son épouse "maman Jacqueline", tous les deux très drôles.

A vrai dire, dans sa satire, le film ne manque d’ailleurs pas de finesse. En faisant de Babimbi un dictateur essentiellement intéréssé par l’argent, voire une marionnette d’intérêt autres, le film suggère que la réalité n’est jamais exactement celle que l’on voit. Dénonciateur des tournées de propagande pour journalistes et de la présentation de la réalité dans un environnement ultra-contrôlé, le crocodile ne dit qu’une chose, que les massacres et épurations ethniques en Afrique ne sont que les prétextes de la volonté de certains de s’accaparer les ressources. 

La scène où le dictateur déroule les étapes d’un projet clairement nazi d’épuration, en commençant par le port « d’oreille jaunes », participe par exemple de cette logique de dénonciation d’une vision simpliste de l’Afrique comme un continent en retard de développement car trop occupé à ses conflits tribaux (je pourrais dire d’un « continent qui n’est pas rentré dans l’histoire », pour faire de la polémique à trois sous). En filigrane se dessinent des conflits d'argent, que des hommes sans scrupules dissimulent, au gré de leurs besoins, derrière des conflits ethniques.

 Je trouve d’ailleurs dommage que le propos sur la Françafrique soit, lui, centré sur le personnage physiquement répugnant du représentant de Total, Etienne Chicot remarquable de notabilité beauf, personnage trop caricatural: regret de l’Algérie française, ton graveleux, paternalisme… Son nom évoquera Foccart, l’homme de l’ombre, mais cette caricature utilise un trait trop gros, et c’est dommage.

Sur le reste, les personnages fonctionnent, mais le film manque de quelque chose. Son happy end où personne ne meurt laisse penser qu’Eboué n’a pas voulu être trop noir. C’est précisément ce qui l'affaiblit. Le film refuse ce sens du « résistible » d'Arturo Ui, cette acceptation que certains hommes sont des monstres. Ou plus exactement cette notion que chacun est guidé par « sa » vérité, aussi monstrueuse soit-elle, que « le plus terrible dans ce monde, c’est que tout monde a ses raisons » comme Renoir en prévenait le spectateur  dans la Grande Illusion.

C'est ce versant plus noir de la comédie qui lui donne sa résonance en l’ancrant dans le réel, quand la comédie veut aborder des sujets qui sortent de son champ. Sur la thématique des dictatures africaines, je pense ici évidemment aux œuvres de Khourouma, notamment En attendant le vote des bêtes sauvages. Le sujet que veut aborder le film, tout en donnant largement lieu à une comédie noire et féroce, méritait un traitement plus subtil qui accepte de flirter avec les extrêmes de ses personnages: plus bouffon et outrancier pour dénoncer les errements, mais sans la rédemption de l'agent, par exemple.

Bref, on ne peut pas tout avoir, mais je suis loin d’être aussi sceptique que  je ne l’imaginais. Pas forcément indispensable à voir au ciné, mais pas désagréable.

La minute sériephile : restez pour le générique de fin, qui parodie furieusement le générique de série des 70's 80's. Claudia Tagbo est aussi l'inoubliable inspecteur qui accompagne la police scientifique dans l’hilarante tentative de copier-coller les Experts en France, RIS. A voir ne serait-ce qu’une fois pour rigoler devant les dialogues de l’espace et les montages absurdes. Comme quoi, on dira ce qu’on voudra, mais si les Experts marchent, c’est quand même en partie lié au traitement esthétique de la série (du moins de Vegas et Miami, et au début). Ce filtre qui annonce clairement la fiction offre une marge créative manquant clairement à RIS, une série cruellement premier degré.

La minute geek : pas grand-chose à vous dire ici.

lundi 17 février 2014

The Monuments Men, la Septième Compagnie glamour





Le genre : absence de ligne éditoriale

Alors, cette fois-ci, ce ne sont pas mes nombreuses relations dans le monde des puissants qui m’ont permis de la voir avant sa sortie, c’est le calendrier. Le film est sorti au Brésil, j’étais en vacances au Brésil, le tour est joué. Et j'ai du coup écrit mon article sans spoiler, je suis bien élevé.

The Monuments Men, arrive donc avec son casting en or massif, qui mélange la bande à Clooney et celle d’un cinéma vaguement plus « arty », le catastrophique The Artist étant passé par là. On y croise donc Clooney et Damon, John Goodman (qui était le seul bon acteur de The Artist, mais passons) et Bill Murray ou encore Cate Blanchett et les désormais bankable comte de Grantham, Hugh Bonneville, ou français de service Jean Dujardin. Surfant un peu méchamment sur la vague de Inglorious Basterds, il propose une vision inconnue, voire comique, de la Guerre, mais Clooney prend la précaution de nous rappeler qu'il raconte une histoire vraie. C'est un monsieur sérieux, lui (en fait pas trop, mais j'y reviendrai). 

Ni film de guerre, ni film parodique, l'exercice était donc assez casse-gueule.Les Monuments Men ont en effet deux missions oubliées par l'Histoire (sujet d'ailleurs non traité), que le film se propose de nous raconter : répertorier et prévenir les armées Alliées de la présence d’œuvres pour les protéger lors des combats à la base, puis, au fur et à mesure de la découverte par nos héros du pillage organisé et systématique des collections par les nazis, retrouver les œuvres volées pour alimenter le musée dont rêvait Hitler, et les restituer. Le décalage comique du film s’appuie évidemment sur le fait que cette équipe n’a aucun moyen, une mission dont tout le monde se fout, et surtout aucune compétence pour la guerre, ses membres étant des universitaires.

L’exposition est indéniablement réussie. Clooney pose tranquillement son équipe de stars, multiplie les vannes et les contrastes, crée de bonnes alchimies entre ses personnages, notamment Bill Murray et Bob Balaban. Il s’arrête, et c’est l’écueil majeur de ce film, cela dit à cette exposition et ne fait que des portraits en creux, finalement assez faiblards, pour noyer par la suite ses personnages dans une intrigue assez atone et linéaire. 

Contrairement à ses précédents films, Clooney ne prend ensuite malheureusement aucune distance avec son sujet, et veut faire de la fresque à grand spectacle, sans jamais choisir réellement de ton (un peu badin, un peu émouvant, un peu épique…). Par le hasard de son scénario, le film manque en prime totalement de rythme, les personnages avançant en duo à différents endroits  (Balaban et Murray,Damon et Blanchett, Goodman et Dujardin). On saute donc  de sketch en sketch, en souriant souvent, mais sans jamais avoir de grandes scènes. C'est d'autant plus dommage qu'en se distanciant de ses personnages réels (allez savoir pourquoi, les noms ont été changés), il pouvait remanier plus profondément leur vie.

L’écriture donne la part belle aux vannes, qui marchent, sans conteste. C’est d’ailleurs grâce aux vannes qu’on ne décroche pas, mais on ne s’attache pas à ces personnages totalement archétypaux, définis chacun par un trait unique, selon le syndrome des Petits Mouchoirs. Clooney est donc « cool », Damon on ne sait pas trop ce qu'il est, Bill Murray est flegmatique et aura droit à la scène « émotion » du film, cliché relativement consternant (le disque du chant de Noël par sa famille qui paralyse de beauté le camp militaire… au secours). Jean Dujardin sourit à la Dujardin et jure en français, ha, ha, ha, Goodman est bourru, ho, ho, ho et Balaban est juif, émotion. 

Point à part : Bob Balaban hérite d’ailleurs du seul personnage vaguement épais, puisque son exposition est plus subtile, sa religion étant suggérée, par touches, par son émotion face aux indices de la Shoah notamment, mais jamais clairement exprimée. Ce qui est triste là-dedans, c’est que, pour avoir lu un article raconté par un figurant, je sais que les scènes lourdingues montrant son appartenance à la communauté juive de New York ont bien été tournées, mais coupées au montage pour raccourcir le film. Le seul personnage joliment écrit doit donc sa subtilité à un hasard de montage…

Le film souffre également de son manque de véritable "méchant". Vaguement dessiné au début, le nazi voleur d’art est trop rapidement évacué et falot, tandis que son homologue soviétique n’a même pas l’honneur d’une réplique. Je sais que Clooney part, contrairement à Tarantino, d’un matériel réel, mais son film souffre en permanence de ce manque d’enjeu. Assez rapidement, on se fout complétement de savoir ce qui va se passer. Des soldats US pas franchement combattants, des SS pas franchement méchants, des civils qui ont l’air de ne pas subir la guerre façon « Paris sera toujours Paris », adultère, parfum et rien branlage au café... Tout le ton est faussé pour faire une comédie grand public. 

Sans spoiler, et pour donner un exemple dans la section sur Murray et Balaban, la scène du dentiste montre avec humour la violence du rapport haine/amitié entre les personnages, on se marre un peu, mais la scène suivante, qui se veut aussi subtile et tendue que la section de Inglorious Basterds dans le café souffre immanquablement de cette comparaison. Pas le quart de la tension de Tarantino, pour un postulat comparable.

Toutes ces faiblesses sont liées au refus du scénario de faire un film de guerre, en partant du présupposé que ces personnages ne sont pas faits pour la guerre. Le problème, c’est que cette inadéquation des personnages à leur situation n’est jamais franchement abordée. La faute à ce refus de caractériser ses personnages et à se poser la seule vraie question qui importe, seule de savoir ce que l’expérience de la guerre change en eux : le courage et le désir de se battre ou au contraire le refus de la violence et le refuge dans une vie encore plus contemplative. 

La question est en permanence repoussée, et fait souvent malheureusement écho à d’autres films de guerre, mais en refusant de prendre position. C’est le cas notamment dans une scène concernant les ados soldats, qui fait furieusement écho à Full Metal Jacket, mais s’en tire par une pirouette. A la rigueur, je veux bien admettre que le personnage de Hugh Bonneville par son action et son destin pose une très vague réponse, mais c’est mince, très mince. Clooney conclut d’ailleurs quasiment son film en disant qu’en revenant de la guerre, tout le monde est retournée à sa vie en oubliant gentiment tout ça. Les vétérans apprécieront.

On retrouve vaguement un peu d’intérêt dans le générique de fin, en voyant les photos réelles de l’équipe posant devant les œuvres sauvées. C’est là qu’on comprend que Clooney est complètement passé à côté de son sujet, le côté humain, le rapport à la guerre et celui à l’art. Il n’arrive d’ailleurs à aucun moment à transmettre cette passion viscérale de ses personnages pour les œuvres, et rate tous les vrais moments d’émotion, pour leur préférer des clichés. La découverte d’un certain autoportrait de Rembrandt devrait notamment avoir été traité à l’émotion, pas en vignette comique.

Sans vrais personnages ni véritable conducteur dans son intrigue, le film nous mène pépère à sa conclusion dans le futur, façon Saving Private Ryan, avec la mémoire de ce qui ont survécu à la mission. Pas désagréable à regarder, mais sans aucune réflexion ou ambition, malheureusement. On s’y promène, on sourit, on rigole, mais on en sort sans avoir le souvenir de grand-chose de marquant. Pas désagréable, mais dommage. 

La minute sériephile : Hugh Bonneville, n’apparaît donc qu’en uniforme de lieutenant de l’armée britannique, comme dans la saison 2 de Downton pour ne dépayser personne. Mignon, mais je suis sûr que ce garçon pourra de nouveau un jour jouer autre chose.

La minute geek : c’est marrant, je savais pas qu’avec une radio de campagne, on pouvait discuter mieux qu’avec un réseau 3G, de pays à pays. Ils sont forts cette US Army.